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L’Œil du Maître

lundi 5 novembre 2012, par Silvestre Baudrillart

  • Un cerf, s’étant sauvé dans une étable à bœufs,
  • Fut d’abord averti par eux :
  • Qu’il cherchât un meilleur asile.
  • « Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas :
  • Je vous enseignerai les pâtis les plus gras ;
  • Ce service vous peut quelque jour être utile,
  • Et vous n’en aurez point regret. »
  • Les bœufs, à toutes fins, promirent le secret.
  • Il se cache en un coin, respire et prend courage.
  • Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage
  • Comme l’on faisait tous les jours :
  • L’on va, l’on vient, les valets font cent tours,
  • L’intendant même ; et pas un, d’aventure,
  • N’aperçut ni corps, ni ramures,
  • Ni cerf enfin. L’habitant des forêts
  • Rend déjà grâce aux bœufs, attend dans cette étable
  • Que chacun retournant au travail de Cérès,
  • Il trouve pour sortir un moment favorable.
  • L’un des bœufs ruminant lui dit : « Cela va bien ;
  • Mais quoi ? l’homme aux cent yeux n’a pas fait sa revue.
  • Je crains fort pour toi sa venue ;
  • Jusque-là, pauvre cerf, ne te vante de rien. »
  • Là-dessus le maître entre et vient faire sa ronde.
  • « Qu’est ceci ? dit-il à son monde.
  • Je trouve bien peu d’herbe en tous ces râteliers ;
  • Cette litière est vieille : allez vite aux greniers ;
  • Je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées.
  • Que coûte-t-il d’ôter toutes ces araignées ?
  • Ne saurait-on ranger ces jougs et ces colliers ? »
  • En regardant à tout, il voit une autre tête
  • Que celles qu’il voyait d’ordinaire en ce lieu.
  • Le cerf est reconnu : chacun prend un épieu ;
  • Chacun donne un coup à la bête.
  • Ses larmes ne sauraient la sauver du trépas.
  • On l’emporte, on la sale, on en fait maint repas,
  • Dont maint voisin s’éjouit d’être.
  • Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment :
  • Il n’est, pour voir, que l’œil du maître.
  • Quant à moi, j’y mettrais encor l’œil de l’amant.

Jean de LA FONTAINE (1621-1695) Fables, IV, 21

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