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Oceano nox

dimanche 18 décembre 2011, par Silvestre Baudrillart

  • Oh ! combien de marins, combien de capitaines
  • Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
  • Dans ce morne horizon se sont évanouis !
  • Combien ont disparu, dure et triste fortune !
  • Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
  • Sous l’aveugle océan à jamais enfouis !
  • Combien de patrons morts avec leurs équipages !
  • L’ouragan de leur vie a pris toutes les pages
  • Et d’un souffle il a tout dispersé sur les flots !
  • Nul ne saura leur fin dans l’abîme plongée.
  • Chaque vague en passant d’un butin s’est chargée ;
  • L’une a saisi l’esquif, l’autre les matelots !
  • Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues !
  • Vous roulez à travers les sombres étendues,
  • Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus.
  • Oh ! que de vieux parents, qui n’avaient plus qu’un rêve,
  • Sont morts en attendant tous les jours sur la grève
  • Ceux qui ne sont pas revenus !
  • On s’entretient de vous parfois dans les veillées.
  • Maint joyeux cercle, assis sur des ancres rouillées,
  • Mêle encor quelque temps vos noms d’ombre couverts
  • Aux rires, aux refrains, aux récits d’aventures,
  • Aux baisers qu’on dérobe à vos belles futures,
  • Tandis que vous dormez dans les goémons verts !
  • On demande : - Où sont-ils ? sont-ils rois dans quelque île ?
  • Nous ont-ils délaissés pour un bord plus fertile ? -
  • Puis votre souvenir même est enseveli.
  • Le corps se perd dans l’eau, le nom dans la mémoire.
  • Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire,
  • Sur le sombre océan jette le sombre oubli.
  • Bientôt des yeux de tous votre ombre est disparue.
  • L’un n’a-t-il pas sa barque et l’autre sa charrue ?
  • Seules, durant ces nuits où l’orage est vainqueur,
  • Vos veuves aux fronts blancs, lasses de vous attendre,
  • Parlent encor de vous en remuant la cendre
  • De leur foyer et de leur coeur !
  • Et quand la tombe enfin a fermé leur paupière,
  • Rien ne sait plus vos noms, pas même une humble pierre
  • Dans l’étroit cimetière où l’écho nous répond,
  • Pas même un saule vert qui s’effeuille à l’automne,
  • Pas même la chanson naïve et monotone
  • Que chante un mendiant à l’angle d’un vieux pont !
  • Où sont-ils, les marins sombrés dans les nuits noires ?
  • O flots, que vous savez de lugubres histoires !
  • Flots profonds redoutés des mères à genoux !
  • Vous vous les racontez en montant les marées,
  • Et c’est ce qui vous fait ces voix désespérées
  • Que vous avez le soir quand vous venez vers nous !

VICTOR HUGO (1802-1885)