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La servante au grand cœur

dimanche 29 juin 2014, par Silvestre Baudrillart

  • La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,
  • Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
  • Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
  • Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
  • Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
  • Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,
  • Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
  • A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
  • Tandis que, dévorés de noires songeries,
  • Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
  • Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
  • Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver
  • Et le siècle couler, sans qu’amis ni famille
  • Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.
  • Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
  • Calme, dans le fauteuil, je la voyais s’asseoir,
  • Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
  • Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
  • Grave, et venant du fond de son lit éternel
  • Couver l’enfant grandi de son oeil maternel,
  • Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
  • Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?
  • Charles BAUDELAIRE (1821-1867)
  • Les fleurs du mal

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