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La mort du loup

jeudi 30 avril 2015, par Silvestre Baudrillart

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  • I
  • Les nuages couraient sur la lune enflammée
  • Comme sur l’incendie on voit fuir la fumée,
  • Et les bois étaient noirs jusques à l’horizon.
  • Nous marchions sans parler, dans l’humide gazon,
  • Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
  • Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes,
  • Nous avons aperçu les grands ongles marqués
  • Par les loups voyageurs que nous avions traqués.
  • Nous avons écouté, retenant notre haleine
  • Et le pas suspendu. — Ni le bois, ni la plaine
  • Ne poussait un soupir dans les airs ; Seulement
  • La girouette en deuil criait au firmament ;
  • Car le vent élevé bien au dessus des terres,
  • N’effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
  • Et les chênes d’en-bas, contre les rocs penchés,
  • Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
  • Rien ne bruissait donc, lorsque baissant la tête,
  • Le plus vieux des chasseurs qui s’étaient mis en quête
  • A regardé le sable en s’y couchant ; Bientôt,
  • Lui que jamais ici on ne vit en défaut,
  • A déclaré tout bas que ces marques récentes
  • Annonçait la démarche et les griffes puissantes
  • De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux.
  • Nous avons tous alors préparé nos couteaux,
  • Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
  • Nous allions pas à pas en écartant les branches.
  • Trois s’arrêtent, et moi, cherchant ce qu’ils voyaient,
  • J’aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,
  • Et je vois au delà quatre formes légères
  • Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,
  • Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux,
  • Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
  • Leur forme était semblable et semblable la danse ;
  • Mais les enfants du loup se jouaient en silence,
  • Sachant bien qu’à deux pas, ne dormant qu’à demi,
  • Se couche dans ses murs l’homme, leur ennemi.
  • Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,
  • Sa louve reposait comme celle de marbre
  • Qu’adorait les romains, et dont les flancs velus
  • Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.
  • Le Loup vient et s’assied, les deux jambes dressées
  • Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
  • Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris,
  • Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;
  • Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
  • Du chien le plus hardi la gorge pantelante
  • Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,
  • Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair
  • Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
  • Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
  • Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé,
  • Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
  • Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
  • Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde,
  • Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ;
  • Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.
  • Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
  • Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
  • Et, sans daigner savoir comment il a péri,
  • Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.
  • II
  • J’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
  • Me prenant à penser, et n’ai pu me résoudre
  • A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,
  • Avaient voulu l’attendre, et, comme je le crois,
  • Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve
  • Ne l’eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;
  • Mais son devoir était de les sauver, afin
  • De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
  • A ne jamais entrer dans le pacte des villes
  • Que l’homme a fait avec les animaux serviles
  • Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
  • Les premiers possesseurs du bois et du rocher.
  • Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,
  • Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes !
  • Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
  • C’est vous qui le savez, sublimes animaux !
  • A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse
  • Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
  • - Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
  • Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au coeur !
  • Il disait : " Si tu peux, fais que ton âme arrive,
  • A force de rester studieuse et pensive,
  • Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
  • Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
  • Gémir, pleurer, prier est également lâche.
  • Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
  • Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,
  • Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. "

Alfred de VIGNY (1797-1863)