Accueil du site > 1. Enseignement > 19. Le métier d’enseignant > Comment tenir sa classe, par Olivier Leroy

Comment tenir sa classe, par Olivier Leroy

dimanche 29 juin 2014, par Silvestre Baudrillart

COMMENT TENIR SA CLASSE Manuel de discipline à l’usage des jeunes professeurs Par Olivier Leroy, instituteur (1939, réédité en 2008 par F.-X. de Guibert et SOS Éducation)

1. Les débuts

- • Certains professeurs perdent la partie dans le premier quart d’heure. Ce délai suffit en effet à une classe pour évaluer assez exactement ce qu’il est possible de se permettre avec son professeur.
- • L’attitude de celui-ci est simple : il faut que, dès les premiers instants, il prouve par sa conduite qu’on ne pourra, contre lui, rien se permettre.
- • Erreur : laisser les élèves parler à haute voix dans les rangs. Il faudrait que la mise en rangs, puis la marche vers la classe, fût le préambule du cours, une préparation psychologique à l’état de recueillement du cours.
- • Dès les premières minutes, avant l’entrée en classe, le professeur manifestera qu’il exige une tenue impeccable.
- • Il marquera par une attitude silencieuse, très calme, très éloquente, qu’il entend voir cesser tout bavardage, s’éteindre toute agitation.
- • Il ne donnera l’ordre d’entrer que lorsque le calme parfait sera obtenu.
- • Aucun discours ne suivra l’installation des élèves. Pas même quelques mots pour dire qu’on veut de l’ordre, de la bonne tenue. Ce que désire le professeur à ce sujet a déjà dû apparaître par les faits.
- • Être très strict en cette période si brève et décisive des débuts. Ne pas craindre d’exagérer la sévérité.
- • L’adage militaire : manifester la force pour en éviter l’emploi, s’applique ici parfaitement.
- • Mieux vaut étonner les élèves par un excès de rigueur que par un excès d’indulgence.
- • Ne pas hésiter à s’emparer du moindre prétexte pour manifester cette rigueur : à un élève chuchotant quelques mots à un voisin, se retournant ; souriant, il conviendra de faire une observation d’un ton très sec et paisible, et, au besoin, d’infliger une punition disproportionnée à l’importance réelle de la faute. Cette attitude peut apparaître brutale et cruelle à certains. Déclarer d’un air froid : « Vous serez puni », à un malheureux gamin qui vient peut-être de demander une plume ou un crayon à son voisin sera regardé comme pure tyrannie. Cette opinion sentimentale n’est d’aucun poids devant le but poursuivi par cette politique : établir sur des bases inébranlables l’autorité du professeur, la docilité des élèves, d’où découleront pour ceux-ci et pour celui-là des avantages sans limites.
- • Naturellement, si la classe contenait quelques fortes têtes à qui cette attitude n’en imposât pas, il faudrait sévir immédiatement et durement : exclusion suivie de rapport.

2. Déficiences physiques

- • Les seuls défauts physiques qui peuvent gêner un enseignant sont : l’extrême myopie, la surdité et, à un moindre degré, une voix sans portée, jointe à une élocution hésitante et embrouillée.

3. De la compétence professionnelle comme base d’autorité

- • Avoir manifesté dès le début des exigences disciplinaires très strictes ne résout pas le problème de l’autorité. Cette recette, ce truc, pourrait-on dire, ne peut rien fonder de solide et de salutaire, sans des moyens mettant en jeu des sentiments plus respectables que la crainte. La crainte est le commencement de la sagesse : elle n’est pas la sagesse même.
- • L’autorité du professeur ne pouvait au début se fonder sur l’estime ; il fallait donc commencer par la crainte. A vrai dire, elle ne devra jamais disparaître, mais c’est une substructure disgracieuse qu’il vaudra mieux dissimuler, quand l’édifice de l’autorité se sera élevé sur des fondations rationnelles et morales.
- • Les élèves sont, par définition, ignorants. Mais pas au point d’être incapables de constater l’ignorance du professeur. Le professeur débutant devra donc préparer soigneusement ses cours.
- • La compétence du professeur, en tant qu’elle peut promouvoir la discipline, se manifestera aussi par une distribution bien réglée du travail en classe, au cours du temps qui y est dévolu. Un cours bien préparé laissera beaucoup moins qu’un cours improvisé de ces brèches, de ces flottements si propices à l’introduction du désordre. Tant pour la leçon, tant pour la correction du devoir, tant pour l’explication de la leçon et du devoir suivant… ; tout s’enchaîne, tout est prévu ; le temps passe vite et chacun est surpris que le cours soit déjà terminé.

4. De la conscience professionnelle

- • La conscience professionnelle est un élément important de l’autorité professorale. Il est beaucoup plus facile d’exiger des élèves la pratique des qualités dont on donne soi-même l’exemple.
- • Sans ponctualité, on n’est pas davantage bon professeur que bon élève : il sera tout à fait exceptionnel que le devoir corrigé ne soit pas remis à temps.
- • La correction : elle sera faite avec le soin nécessaire, sans pousser le zèle jusqu’à couvrir les copies d’annotations que les élèves ne lisent pas.
- • Le professeur veillera à ce que son attitude corporelle soit conforme à ce qu’il exige des élèves. Le professeur vautré dans sa chaire est moralement mal placé pour réclamer de ses auditeurs une tenue correcte.
- • Il évitera ces relâchements d’attention auxquels incite le bredouillage d’une leçon mal sue ou d’une préparation insuffisamment travaillée.
- • Pas de bavardage. Élève bavard, mauvais élève ; professeur bavard ne vaut pas mieux. J’appelle professeur bavard non celui qui a l’art très utile de greffer sur le cours quelque anecdote instructive destinée à vivifier l’atmosphère scolaire, mais celui qui, moins pour instruire que pour se désennuyer, se lance dans d’interminables digressions, qui font perdre leur temps aux élèves et escamotent complètement certains cours.
- • Le professeur doit parler peu. La taciturnité relative est de nature à créer autour de sa personne une atmosphère légèrement mystérieuse extrêmement favorable à son prestige et à son autorité.
- • Ne faire d’observations disciplinaires que dans des cas très rares. L’élève doit rentrer dans l’ordre au regard.
- • Voici la progression à observer :
- 1° Un élève bavarde (regard du professeur) ;
- 2° l’élève continue (le professeur arrête l’explication et intensifie le regard) ;
- 3° l’élève continue (seulement alors le professeur prie l’élève, sur un ton de voix très doux, très bas et très poli de prendre une autre attitude).
- • Les appels publics à la sympathie, au bon cœur, à la raison, ne sont pas seulement inutiles, ils couvrent le professeur de ridicule.

5. Amitié et discipline

- • Certains professeurs, partant d’une conception trop optimiste de la nature humaine, ont voulu baser leur autorité uniquement sur la confiance et l’amitié. Ils ont eu un échec complet.
- • Peut-on, vraiment, parler d’amitié au sens fort du terme ? Il arrive sans doute que l’échange soit mutuel et, sur le plan spirituel, l’égalité des âmes est indéniable. Il reste pourtant que, même dans des entretiens extra-scolaires, le professeur ne peut oublier sa qualité, ni les responsabilités qui y sont liées, et que cette pensée lui interdit une certaine forme d’abandon.
- • De gré ou de force, il devra consentir que les confidences soient à peu près unilatérales, que les conseils donnés aient plutôt le caractère d’une sagesse transmise que d’une expérience commentée.
- • Auprès d’adolescents, on se priverait d’une grande part d’autorité en laissant soupçonner trop nettement ses propres défaillances, voire de simples tentations. Mais à l’inverse, on risque vite le pharisaïsme si on s’enferme orgueilleusement dans une sorte de figure sereine qui n’impose qu’aux naïfs.
- • Le professeur doit bien être l’ami de ses élèves, et même un ami sincère et parfaitement dévoué ; mais il s’agit ici d’une amitié spéciale, laquelle se propose non un échange, mais plutôt un don unilatéral ; amitié dure, par certaines de ses manifestations ; amitié qui vise, non la satisfaction présente de l’ami, mais ses avantages futurs, et qui n’hésite pas, pour les lui assurer, à risquer l’impopularité. De la reconnaissance, elle sait qu’elle n’a pas à en attendre pour le moment. Le médecin, qui fait souffrir, n’est aimé que lorsqu’il a guéri.

6. Des sanctions

a) Principes
- • La base première de l’autorité est la crainte, plus ou moins tempérée d’autres sentiments, de celui qui exerce cette autorité.
- • La classe doit savoir et sentir que, si le professeur a adouci la règle des premiers temps, c’est pure bienveillance et non fléchissement de la volonté.
- • La discipline n’est jamais une acquisition définitive : comme la civilisation dans une société, elle est sans cesse en butte à des éléments dissolvants. La volonté inflexible du professeur est le seul obstacle à cette puissance destructive.
- • Pourtant, la majorité de la classe, ayant compris ce qu’elle gagne au point de vue scolaire à l’atténuation de la discipline rigoureuse des débuts, facilite la tâche du professeur. Elle est devenue son alliée naturelle.

b) Le devoir supplémentaire
- • La punition correspondant aux fautes les plus courantes sera le devoir supplémentaire.
- • Ce terme désigne, strictement parlant, un travail différent du classique pensum. Il est vrai que copier interminablement un texte donné, ou conjuguer plusieurs fois un verbe comporte pour l’esprit un tourment qui n’existe pas dans un devoir intelligent où l’invention a sa part ; mais c’est cette vérité même qui doit faire éviter la tâche automatique.
- • Aucune punition ne doit diminuer en quoi que ce soit l’être humain ; bien mieux, il faut rechercher qu’elle l’augmente.
- • Le devoir supplémentaire devra aussi être corrigé par le professeur qui l’a imposé. Cela fait partie de son efficacité morale. Le devoir manifestement bâclé devra être recommencé. L’élève devait payer sa dette. S’il l’a payée en monnaie frelatée, le compte n’est pas réglé.
- • On en finit ainsi avec le truc immoral des lignes écrites à l’avance, ou de ces pensums que l’on fait servir plusieurs fois en les dérobant dans le tiroir ou le panier à papier.

c) Signalé aux parents
- • Le degré supérieur : infliger aux élèves une tâche supplémentaire par une note communiquée à la famille. Celle-ci peut, si elle le juge utile, compléter la punition, et en tout cas elle veille à ce que la tâche soit faite.

d) La retenue
- • Le devoir supplémentaire peut être fait librement ou « en retenue ». La retenue est généralement un châtiment plus sévère que le simple devoir supplémentaire.

e) L’expulsion
- • L’expulsion de l’élève est une ressource à laquelle il ne faut pas recourir sans raison grave. C’est une solution paresseuse de la part du professeur que de se débarrasser d’un élève qui l’agace. D’ailleurs les professeurs qui, pour une faute légère, mettent un élève « à la porte » ne tardent pas à enlever à ce châtiment toute efficacité.
- • Un châtiment doit la suivre : une mise à la porte non suivie de châtiment sera considérée par un paresseux comme un agréable intermède.

f) A froid
- • Ne pas punir ab irato, sous l’emprise de la colère.
- • Il est très facile d’annoncer à l’élève qu’il sera puni, sans lui annoncer de quelle manière il le sera. L’incertitude même dans laquelle il se trouve jusqu’à la fin du cours lui est pénible, mais en même temps lui laisse espoir que sa bonne tenue et son attention pourront lui valoir une atténuation de peine. Un professeur équitable justifiera toujours cet espoir.
- • Est-il besoin de répéter aussi que le professeur ne doit pas manifester une sorte de plaisir méchant à punir ?
- • Si le châtiment est indispensable, il ne suit pas qu’il doive être fréquent. Il doit agir beaucoup plus comme menace que comme réalité.

7. Les élèves aiment la discipline

- • La discipline, une fois établie et maintenue, est fort appréciée des élèves.
- • Ils se sentent faibles et aiment la règle qui les défend contre eux-mêmes.
- • Le faible n’est pas aimé et cela est logique, juste et salutaire. Cela prouve que les élèves connaissent secrètement leurs intérêts et n’accordent leur estime qu’aux professeurs qui les servent en faisant leur métier comme il doit être fait.
- • La classe animée n’est pas à la portée de tous les professeurs. Il n’y faut pas seulement une discipline forte et souple ; il faut avoir un tempérament qui la favorise.
- • Mieux vaut une classe menée selon les règles traditionnelles, un peu monotone au besoin, mais où on travaille régulièrement, qu’une classe trop mouvementée où le mouvement vient surtout de ce que le professeur est débordé.

8. De la formation des maîtres sous le rapport de la discipline

- • Les conseils utiles ne peuvent être donnés dans chaque cas que si le professeur débordé se confie entièrement à ceux qui peuvent l’aider de leur expérience.
- • D’une part, il faudrait que la science et l’art de la discipline pédagogique fussent enseignés aux futurs professeurs ; d’autre part, si, malgré les précautions prises, il était avéré que certains maîtres sont, par leur faiblesse, dans l’incapacité d’enseigner ce qu’ils savent, on ne voit pas pourquoi ils garderaient le droit à des fonctions qu’ils ne remplissent qu’en apparence.

Documents joints