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Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance

jeudi 30 avril 2015, par Silvestre Baudrillart

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  • « Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance,
  • Qui demeures aux prés, où tu coules tout bas.
  • Meuse, adieu : j’ai déjà commencé ma partance
  • En des pays nouveaux où tu ne coules pas.
  • Voici que je m’en vais en des pays nouveaux :
  • Je ferai la bataille et passerai les fleuves ;
  • Je m’en vais m’essayer à de nouveaux travaux,
  • Je m’en vais commencer là-bas des tâches neuves.
  • Et pendant ce temps-là, Meuse ignorante et douce,
  • Tu couleras toujours, passante accoutumée,
  • Dans la vallée heureuse où l’herbe vive pousse,
  • O Meuse inépuisable et que j’avais aimée.
  • Tu couleras toujours dans l’heureuse vallée ;
  • Où tu coulais hier, tu couleras demain.
  • Tu ne sauras jamais la bergère en allée,
  • Qui s’amusait, enfant, à creuser de sa main
  • Des canaux dans la terre, - à jamais écroulés.
  • La bergère s’en va, délaissant les moutons,
  • Et la fileuse va, délaissant les fuseaux.
  • Voici que je m’en vais loin de tes bonnes eaux,
  • Voici que je m’en vais bien loin de nos maisons.
  • Meuse qui ne sais rien de la souffrance humaine,
  • O Meuse inaltérable et douce à toute enfance,
  • O toi qui ne sais pas l’émoi de la partance,
  • Toi qui passes toujours et qui ne pars jamais
  • O toi qui ne sais rien de nos mensonges faux,
  • O Meuse inaltérable, ô Meuse que j’aimais,
  • Quand reviendrai-je ici filer encor la laine ?
  • Quand verrai-je tes flots qui passent par chez nous ?
  • Quand nous reverrons-nous ? et nous reverrons-nous ?
  • Meuse que j’aime encore, ô ma Meuse que j’aime.

Charles PÉGUY (1873-1914), Le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc