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Le bateau ivre

mardi 22 juillet 2014, par Silvestre Baudrillart

  • Comme je descendais des Fleuves impassibles,
  • Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
  • Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
  • Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
  • J’étais insoucieux de tous les équipages,
  • Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
  • Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
  • Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.
  • Dans les clapotements furieux des marées,
  • Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
  • Je courus ! Et les Péninsules démarrées
  • N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
  • La tempête a béni mes éveils maritimes.
  • Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
  • Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
  • Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !
  • Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
  • L’eau verte pénétra ma coque de sapin
  • Et des taches de vins bleus et des vomissures
  • Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
  • Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
  • De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
  • Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
  • Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;
  • Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
  • Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
  • Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
  • Fermentent les rousseurs amères de l’amour !
  • Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
  • Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
  • L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
  • Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !
  • J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
  • Illuminant de longs figements violets,
  • Pareils à des acteurs de drames très antiques
  • Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !
  • J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
  • Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
  • La circulation des sèves inouïes,
  • Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !
  • J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
  • Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
  • Sans songer que les pieds lumineux des Maries
  • Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !
  • J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
  • Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
  • D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
  • Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !
  • J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
  • Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
  • Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
  • Et les lointains vers les gouffres cataractant !
  • Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
  • Échouages hideux au fond des golfes bruns
  • Où les serpents géants dévorés des punaises
  • Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !
  • J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
  • Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
  • - Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
  • Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.
  • Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
  • La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
  • Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
  • Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux...
  • Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
  • Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
  • Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
  • Des noyés descendaient dormir, à reculons !
  • Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
  • Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
  • Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
  • N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;
  • Libre, fumant, monté de brumes violettes,
  • Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
  • Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
  • Des lichens de soleil et des morves d’azur ;
  • Qui courais, taché de lunules électriques,
  • Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
  • Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
  • Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;
  • Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
  • Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
  • Fileur éternel des immobilités bleues,
  • Je regrette l’Europe aux anciens parapets !
  • J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
  • Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
  • - Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
  • Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?
  • Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
  • Toute lune est atroce et tout soleil amer :
  • L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
  • Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !
  • Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
  • Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
  • Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
  • Un bateau frêle comme un papillon de mai.
  • Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
  • Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
  • Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
  • Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

RIMBAUD Arthur (1854-1891)