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Iambes

samedi 22 décembre 2012, par Silvestre Baudrillart

  • Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphire
  • Anime la fin d’un beau jour,
  • Au pied de l’échafaud j’essaye encor ma lyre.
  • Peut-être est-ce bientôt mon tour ;
  • Peut-être avant que l’heure en cercle promenée
  • Ait posé sur l’émail brillant,
  • Dans les soixante pas où sa route est bornée,
  • Son pied sonore et vigilant,
  • Le sommeil du tombeau pressera ma paupière !
  • Avant que de ses deux moitiés
  • Ce vers que je commence ait atteint la dernière,
  • Peut-être en ces murs effrayés
  • Le messager de mort, noir recruteur des ombres,
  • Escorté d’infâmes soldats,
  • Ébranlant de mon nom ces longs corridors sombres,
  • Où seul, dans la foule à grands pas
  • J’erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime,
  • Du juste trop faibles soutiens,
  • Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime ;
  • Et chargeant mes bras de liens,
  • Me traîner, amassant en foule à mon passage
  • Mes tristes compagnons reclus,
  • Qui me connaissaient tous avant l’affreux message,
  • Mais qui ne me connaissent plus.
  • Eh bien ! j’ai trop vécu. Quelle franchise auguste,
  • De mâle constance et d’honneur
  • Quels exemples sacrés doux à l’âme du juste,
  • Pour lui quelle ombre de bonheur,
  • Quelle Thémis terrible aux têtes criminelles,
  • Quels pleurs d’une noble pitié,
  • Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles,
  • Quels beaux échanges d’amitié,
  • Font digne de regrets l’habitacle des hommes ?
  • La peur blême et louche est leur Dieu,
  • La bassesse, la honte. Ah ! lâches que nous sommes !
  • Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu.
  • Vienne, vienne la mort ! que la mort me délivre !...
  • Ainsi donc, mon cœur abattu
  • Cède au poids de ses maux ! — Non, non, puissé-je vivre !
  • Ma vie importe à la vertu.
  • Car l’honnête homme enfin, victime de l’outrage,
  • Dans les cachots, près du cercueil,
  • Relève plus altiers son front et son langage,
  • Brillant d’un généreux orgueil.
  • S’il est écrit aux cieux que jamais une épée
  • N’étincellera dans mes mains,
  • Dans l’encre et l’amertume une autre arme trempée
  • Peut encor servir les humains.
  • Justice, vérité, si ma main, si ma bouche,
  • Si mes pensers les plus secrets
  • Ne froncèrent jamais votre sourcil farouche,
  • Et si les infâmes progrès,
  • Si la risée atroce, ou plus atroce injure,
  • L’encens de hideux scélérats,
  • Ont pénétré vos cœurs d’une large blessure,
  • Sauvez-moi. Conservez un bras
  • Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.
  • Mourir sans vider mon carquois !
  • Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
  • Ces bourreaux barbouilleurs de lois !
  • Ces vers cadavéreux de la France asservie,
  • Égorgée ! ô mon cher trésor,
  • O ma plume, fiel, bile, horreur, dieux de ma vie !
  • Par vous seuls je respire encor
  • Comme la poix brûlante agitée en ses veines
  • Ressuscite un flambeau mourant.
  • Je souffre ; mais je vis. Par vous, loin de mes peines,
  • D’espérance un vaste torrent
  • Me transporte. Sans vous, comme un poison livide,
  • L’invisible dent du chagrin,
  • Mes amis opprimés, du menteur homicide
  • Les succès, le sceptre d’airain,
  • Des bons proscrits par lui la mort ou la ruine,
  • L’opprobre de subir sa loi,
  • Tout eût tari ma vie, ou contre ma poitrine
  • Dirigé mon poignard. Mais quoi !
  • Nul ne resterait donc pour attendrir l’histoire
  • Sur tant de justes massacrés !
  • Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire !
  • Pour que des brigands abhorrés
  • Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance !
  • Pour descendre jusqu’aux enfers
  • Nouer le triple fouet, le fouet de la vengeance
  • Déjà levé sur ces pervers !
  • Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice !
  • Allons, étouffe tes clameurs ;
  • Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice.
  • Toi, Vertu, pleure si je meurs.